Think INSIDE the box ; le brainstorming revisité

Parmi les menus plaisirs de l’été, j’ai renoué avec de Funès. Pas Louis l’acteur comique, mais Julia sa petite fille qui vient de publier un petit pamphlet philosophique sur « l’absurdie » en entreprise (Socrate au pays des process) dont les extraits empruntés figurent en italique ci-dessous. L’un des 13 petits chapitres consacré au brainstorming a particulièrement fait écho à un thème très important en innovation : avoir conscience de ce que l’on fait quand on le fait. En synthèse, l’auteur nous dit que l’utilisation du brainstorming pour innover est vaine car les méthodes utilisées pour brainstormer vont à l’opposé du résultat recherché.

Explication et rebouclage avec l’innovation.

Une séance de brainstorming est un grand remue-méninge où chaque idée est collée au Paper Board. Commence alors la tornade de papier fluo et la rafale de généralités. Rappelons qu’Alex Osborne l’inventeur du brainstorming, s’inspira du modèle guerrier du mitraillage massif en formation commando pour l’appliquer au monde de l’entreprise. Cela revient à frapper abondamment et au hasard. En entreprise ce bombardement massif d’idées se veut toutefois rempli d’une neutralité bienveillante : un grand halo de tolérance entoure généralement les séances de brainstorming, où l’absence de jugement et d’esprit critique est dûment recommandée. Juger reviendrait en effet à entamer l’élan créateur de son génial collègue. Mais la tolérance dont se prévaut le brainstorming n’est qu’une forme d’indifférence aux opinions d’autrui. En effet, il ne suffit pas de les noter sur le coin d’un Paper Board pour les respecter. On voit que le brainstorming se distingue du dialogue véritable en ce qu’il évite la confrontation trop souvent confondue avec le conflit. Le brainstorming, ni conflictuel ni confrontant n’aboutit pas aux idées vraies qui, par définition, éprouvent et dépassent les contradictions. Il ressemble bien souvent davantage à une forme de flatterie démagogique qu’à un discours constructif. Dès lors que les participants ne sont pas confrontés à une obligation de résultat il se peut que l’injonction « soit plus malin que les autres, essaye d’être drôle, original et intelligent », plane au-dessus des têtes. Aussi la vantardise qui peut colorer ces séances l’emporte souvent sur la vérité et la reconnaissance ira plus facilement à qui aura le mieux charmé et enthousiasmé l’équipe. En attendant est-ce qu’on ne tue pas ainsi les idées comme on a tué les hommes par ce procédé militaire auquel s’apparente le brainstorming ?

 

À la recette managériale brutale du commando massif l’auteur préfère un secret philosophique de Nietzsche qui dit la chose suivante. Le brainstorming est cette tempête soudaine et changeante donnant l’impression (l’illusion) de penser. Cet affolement du cerveau revient à agiter les neurones dans tous les sens. Or l’agitation est signe de faiblesse aux yeux de Nietzsche, car elle est distraction, dissipation perpétuelle et empêche l’esprit de s’engager dans un projet à long terme tout en faisant perdre une énergie folle. Le remède contre cette faiblesse qu’est hyper agitation, c’est la patience nous dit le philosophe : le génie est une longue patience ! Cette patience, cette lenteur, souvent dévalorisée en entreprise où on exige rapidité et réactivité n’est pas synonyme de faiblesse mais de grande force selon lui. En somme, pour être plus créatif, il faut, non pas multiplier les possibles comme dans le brainstorming, mais limiter les sollicitations, ce que permet la lenteur : « qui veut être éclair doit rester longtemps nuage ». C’est exactement l’inverse du brainstorming qui reste un saupoudrage de tous les possibles.

Cette restriction de perspective correspond à un minimum de constance et de force pour aller au bout de l’idée qu’on ne cesse de travailler de remettre en question. Obéir longuement et dans une même direction, voilà le moyen d’aboutir à une idée neuve. Le génie n’est donc pas le résultat d’une tempête orageuse (quand bien même on parle d’éclair de génie) mais du travail du « sérieux d’artisan ». Tout homme est susceptible d’avoir des idées, la créativité peut toujours survenir pourvu qu’on y travaille ! En somme, à en croire l’un des plus grands penseurs, la lenteur la patience et l’apprentissage répétés procurent plus de sève à nos idées que n’importe quel « séminaire au vert ».

Cette thèse de Julia de Funès se trouve parfaitement alignée avec deux articles du blog-innovation ; celui d’avril 2012 suggérant de passer de l’idée au marché en trois temps et celui du 13 avril 2013 évoquant la notion d’heuristique comme méthode de créativité au sein du « Toolkit de l’innovateur ».

Dans le modèle l’idée au marché en trois temps, la première étape est la génération de l’idée. Mais d’où viennent les idées créatrices de valeur ? Après avoir prouvé qu’on ne pouvait compter ni sur le brainstorming (hasardeux) ni sur l’interrogation des clients (qui ne savent pas ce qu’ils veulent) pour innover, la seule issue est de faire appel à un expert à la fois de la technologie et du marché. En effet, seul ce double expert pourra être capable de discerner entre mille idées, celle qui créera de la valeur car elle sera à la fois faisable techniquement et désirable par les clients. Or par définition, c’est dans la durée, l’accumulation et la patience qu’on devient expert.

Dans le « Toolkit de l’innovateur » ensuite, on préfère parler d’heuristiques que de brainstorming pour générer des idées créatrices de valeur. L’heuristique (du grec eurêka) est définie dans le livre comme un couple « source-méthode » permettant d’explorer systématiquement le champ du possible. C’est en quelque sorte un crible pour travailler de manière professionnelle sans rien laisser échapper. Par les heuristiques, on se force d’abord à passer en revue des sources d’opportunité (dans le champ Politique Economique, Social, Technologique Environnemental Légal et chez les clients, les fournisseurs et les concurrents). Puis, une opportunité étant décelée on vient systématiquement chercher des solutions innovantes en appliquant une batterie d’outils parmi lesquels se trouve le brainstorming.

Comme on le voit dans ces deux approches, c’est l’expertise, le professionnalisme, le systématisme, le travail dans la durée, plus que l’éclair de génie qui sont privilégiés pour produire des idées créatrices de valeur. En d’autres termes s’il faut bien prendre en compte l’extérieur de la boite (Think out of the box) c’est surtout de l’intérieur que viennent les bonnes idées, d’où l’expression « Think INSIDE the box » !

Article écrit par Paul Millier en présence de la promotion 2018 du MSMSTI

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